Une guerilla sociale durable...
Par la rédaction le mercredi 24 novembre 2010, 21:50 - Analyse du mouvement - Lien permanent
Pour Philippe Corcuff, maître de conférences de science politique à l’Institut d’études politiques de Lyon et membre du Conseil Scientifique d’Attac France, le mouvement social a déjà gagné, mais insuffisamment.
ENTRETIEN
Après le vote du parlement, peut-on considérer que la loi sur les retraites est
une affaire classée et que le mouvement social a subi une défaite ?
Philippe Corcuff. On pourrait plutôt dire que le mouvement social a déjà gagné,
mais insuffisamment. Ainsi, une mobilisation d’ampleur sur une durée
significative a redonné confiance et inventivité aux résistances populaires. De
nouvelles générations, de nouveaux secteurs professionnels et des individus peu
ou pas impliqués auparavant se sont inscrits dans une action collective
massive. C’est un acquis central à ne pas laisser en friche, soit par
auto-aveuglement fataliste, soit au profit d’un horizon principalement
électoral.
D’ailleurs des collectifs interprofessionnels et intersyndicaux poursuivent
leur action. Et la promulgation de la loi sur les retraites vient se heurter à
la diffusion d’un imaginaire de la désobéissance civile, faisant de la
contestation citoyenne des lois un des lieux de renouvellement d’un espace
démocratique mis sous tutelle oligarchique par une représentation politique
professionnalisée intriquée avec des intérêts capitalistes.
Les cadres militants ont souvent tendance à observer la réalité en fonction de
schémas pré-établis, en tentant de faire rentrer la réalité dans ces schémas.
Ils apparaissent insuffisamment attentifs aux caractéristiques d’une situation
à chaque fois spécifique, en risquant, toujours un peu déçus, de passer à côté
des potentialités de chaque contexte.
Justement certains ont regretté l’absence d’appel à la grève générale.
Qu’en pensez-vous ?
Philippe Corcuff. L’absence de mot d’ordre de grève générale
par l’intersyndicale nationale a effectivement constitué, à mon avis, un frein
à la généralisation du mouvement. Mais un tel appel n’aurait pas suffi à créer
magiquement une grève générale effective. Les mouvements sociaux sont plus
compliqués. L’imaginaire de la grève générale, issu du syndicalisme
révolutionnaire d’avant la guerre de 1914-1918, constitue une invitation fort
utile à la convergence des luttes sociales face à la tendance à leur
éparpillement. De ce point de vue, son usage a été bénéfique dans le cours du
mouvement. Mais ce mot d’ordre ne doit pas devenir tyrannique, comme si c’était
la seule voie possible de la généralisation. En fonction des conditions
concrètes, il faudrait être davantage ouverts à une diversité de chemins de
généralisation. C’est dans cette perspective que j’ai envisagé une « guérilla
sociale durable » (1).
Qu’est-ce qui selon vous caractérise ce mouvement social ?
Philippe Corcuff. Il se situe dans le prolongement des mouvements sociaux de
1995, de 2003 et de 2006, en exprimant des aspirations fortes dans notre pays :
l’attachement à la protection sociale et aux services publics, la solidarité
intergénérationnelle et la revendication d’une autre répartition des
richesses.
Comme déjà le combat sur le contrat première embauche, il renforce aussi
l’importance prise par la composante individuelle, les attentes des
individualités blessées par la logique du capitalisme, que nous venons de
traiter dans le livre d’Attac, Le Capitalisme contre les individus (Éditions
Textuel). Le succès dans les diverses manifestations du slogan « Je lutte des
classes » est de ce point de vue significatif.
Par ailleurs, ce mouvement est marqué par des formes particulièrement
prononcées de solidarité (notamment solidarité financière avec les grévistes)
et une accentuation des liaisons interprofessionnelles et intersyndicales
autour d’actions directes(blocages, actions symboliques, etc.). Enfin, il a
fait preuve d’un caractère mobile, multiforme et polyphonique, entre repères
nationaux fournis par les journées d’action, grèves sectorisées et mouvantes,
actions locales, actes de solidarité, etc.
Ce sont des atouts si une « guérilla sociale » se prolonge, à partir du
thème de retraites et au-delà de ce thème.
Entretien réalisé par Jacqueline Sellem
Paru dans L’Humanité, mardi 23 novembre 2010, p.13
(1) Dans « Pour une guérilla sociale durable et pacifique », Mediapart, 18
octobre
2010,
http://www.mediapart.fr/club/blog/philippe-corcuff/181010/pour-une-guerilla-sociale-durable-et-pacifique
















Commentaires
"le mouvement social a déjà gagné". C’est du grand n’importe quoi. Le mouvement social a subi une cuisante défaite.
Ne pas abdiquer et vouloir continuer la lutte ne sous-entend pas un optimisme béat et l’utilisation de la méthode Coué.
Les direction syndicales ont abdiqué en se s’autofélicitant (!) d’une "victoire de l’opinion". Les politiciens de tous bords ne pensent qu’à récupérer le mécontentement en vue des prochaines élections pour poursuivre une politique de gestion du capitalisme et non une quelconque politique de rupture.
Il faudra bien plus que quelques actions de résistance sporadiques et symboliques pour changer en profondeur un système qui se fonde lui sur les puissances financières internationales.
"Nous" avons échoué l’automne dernier. Il faudrait définir ce "nous" . Faire cohabiter un mouvement social pluriel n’est pas chose aisée. Il recouvre le spectre allant des "radicaux" aux "réformistes". Une alliance est-elle possible sur un objectif commun au-delà de visions de transformation sociale différente à plus long terme ?
Rien ne l’indique aujourd’hui et tant que ces conditions ne seront pas remplies, il n’y aura que gesticulation et déclarations grandiloquentes stériles
Le mouvement social français n’a aucune perspective aujourd’hui.
Si l'objectif était d'obtenir le retrait de la réforme des retraites, là oui, on a perdu.
Est-ce que le moral est toujours là ? Difficile à dire avec certitude. Pour ma part, cette période de Septembre 2010 jusqu'à Novembre 2010 m'aura beaucoup moins démoralisé que la sinistre élection de Nicolas SARKOZY au poste de président de la république, d'autant plus sinistre que ce sont les Français qui ont voté pour lui et contre eux !
Digger, ne baisse pas les bras. Je pense qu'une grève pendant le printemps 2012 avec une orientation juste style "Suppression des contrats précaires ! Hausse des salaires ! Hausse du SMIC !" permettrait de faire d'une pierre deux coups, parce que cela peut toujours aboutir à la satisfaction des revendications, et parce que ceci s'oppose au caractère borné de ce que l'on pourrait appeler "l'électoralisme" : des citoyens qui avaient pour habitude d'attendre le sauveur qu'on leur présente aux élections présidentielles pourraient s'engager dans une démarche politique aux modes d'actions multiples auxquels même les plus politisés n'auraient pas pensé.
"Double bataille en 2012, dans la rue comme dans les urnes !"
Ainsi pourrait-on résumer l'idée sur le moyen terme que je viens d'avancer.